Article paru dans le télégramme de Brest.

Climatologue, Jean Jouzel, originaire d'Ille-et-Vilaine, lutte contre le réchauffement de la planète. A l'automne dernier, il a reçu avec l'Américain Al Gore le prix Nobel de la Paix, en tant que coprésident du comité scientifique du GIEC. Les journalistes du Télégramme ont choisi de lui décerner le titre de Breton de l'année 2007.

jean jouzel
Jean Jouzel à Paris le 19/12/07 à Paris. Photo perso.

Après Etienne Le Guilcher en 2006, la rédaction du Télégramme a choisi, pour la seizième élection du Breton de l’année, Jean Jouzel. L’homme avait 7 ans lorsqu’a été inauguré le centre scientifique du Commissariat à l’énergie atomique de Saclay (Essonne). L’établissement a nourri ses rêves d’enfant. Il y aura consacré une carrière scientifique dédiée au climat, et couronnée aujourd’hui par le prix Nobel de la Paix, attribué conjointement à Al Gore et au GIEC dont il copréside le comité scientifique.

Un engagement que 96 journalistes du Télégramme ont voulu ainsi distinguer tout comme le talent artistique de Renan Luce et Yelle, respectivement classés deuxième et troisième. Anna Sam, titulaire d’un DEA et qui raconte sur son blog son quotidien de caissière, ainsi que l’écrivain malouin Olivier Adam complètent ce palmarès.

Voici 60 ans, un petit Jean naissait à la ferme de l’Aubinière, à Janzé (35). Trente hectares, des laitières, quelques porcs, un peu de blé, « une ferme bretonne normale qui, comme beaucoup d’autres, n’avait pas l’électricité ». À l’école, il se révèle excellent élève. « La plus grande fierté de mes parents, c’est le petit certificat auquel j’ai été reçu 1 er du canton ».

Un talent de fort-en-math, le bac à 16 ans, math-sup, math-spé, puis l’Ecole supérieure de chimie industrielle à Lyon. Pourquoi la chimie ? « Le hasard des concours. Je ne voulais qu’une chose, faire de la recherche. Le domaine m’importait peu ». Lyon est loin, Janzé lui manque. « Pour me rapprocher, je suis allé à Paris préparer une thèse, une très jolie thèse sur la formation de la grêle ».

Du grêlon à la planète



« L’idée de ma recherche est relativement simple », explique-t-il. « Un grêlon est composé d’hydrogène et d’oxygène. Mais il y a des molécules d’eau où l’hydrogène lourd remplace l’hydrogène simple. Selon la proportion de cet isotope de l’hydrogène, la vapeur d’eau se condense à des températures différentes. Plus il y a d’hydrogène lourd, plus la glace se forme facilement. En découpant les couches du grêlon, on peut connaître la température qu’il faisait, l’altitude à laquelle il s’est formé et raconter son histoire ».

Cette idée de base le conduit, à 21 ans, au laboratoire de spectrométrie de masse de Saclay. Des grêlons de chez nous à la glace polaire, il n’y a qu’un pas que Jean Jouzel franchit sur les conseils de son aîné Claude Lorius : il devient glaciologue. C’est un changement d’échelle. Il ne s’agit plus de raconter la naissance d’une petite boule d’eau gelée mais d’aller explorer l’histoire de la planète et de ses climats.

Des glaces du passé au climat du futur



« En 1978, j’ai eu la chance de participer au premier forage français en Antarctique », raconte-t-il. « Nous sommes remontés à 40.000 ans. On voyait très bien, dans la composition de la glace, la dernière période glaciaire d’il y a 20.000 ans ». Neuf ans plus tard, après un forage à 3.600 mètres - et 400.000 ans - avec des chercheurs soviétiques, il s’attaque à l’analyse des bulles d’air contenues dans la glace.

« Avec une équipe de recherche de Grenoble, nous avons établi que les quantités de gaz carbonique et de méthane variaient avec le climat : moins il y avait de gaz, plus il faisait froid et inversement. Et ça peut aller très vite : il y a 12.000 ans, la température s’est élevée de 10° en quelques décennies ». La démonstration de cette relation entre gaz à effet de serre et réchauffement climatique a conduit à une première prise de conscience dès 1987. « Elle m’a conduit à m’intéresser au climat du futur. Quelles seront les conséquences des activités humaines sur l’évolution du climat ? La question était désormais posée ».

L’année suivante, en 1988, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) était créé. Ses travaux n’intéressaient guère que la communauté scientifique. « L’opinion n’était pas sensibilisée, les politiques non plus. Un seul, Al Gore, a suivi très tôt les activités du Giec. Cinq ans plus tôt, quand je travaillais dans les laboratoires de la Nasa, il s’intéressait déjà à nos travaux et venait discuter avec nous. Il a beaucoup contribué, et depuis longtemps, à faire connaître les enjeux du réchauffement. Il a un charisme formidable, et un grand talent de communicant ».

« Je ne suis pas un catastrophiste »



Jean Jouzel, aussi, sait communiquer. « Depuis que le problème du réchauffement est médiatiquement porteur, je suis très demandé pour des conférences, des interviews et interventions télé », s’amuse-t-il. Pour affronter le grand public, le scientifique de haut niveau s’est effacé derrière le conteur. Il a su développer un discours clair et simple sur les risques de déséquilibre qui menacent la planète, sans pour autant utiliser les leviers mobilisateurs des imprécateurs de fin du monde.

« Je ne suis pas un catastrophiste, » insiste-t-il. « Je suis de ceux qui considèrent qu’il y a un réel problème devant nous, sérieusement posé sur des bases scientifiques extrêmement solides. Évidemment, si on ne fait rien, nous connaîtrons d’ici 2050, un bouleversement aux conséquences terribles. Déjà, des pays sont vulnérables. La biodiversité, la pollution, la ressource en eau : l’évolution climatique exacerbera tous les autres problèmes. Mais nous avons des solutions, un monde sans pétrole, les avancées des énergies propres. Ce qui me rend confiant, c’est la mobilisation publique, la prise de conscience des politiques du monde entier. Et puis, le nécessaire renforcement des coopérations Nord-Sud peut être un facteur de développement harmonieux pour nos civilisations... »

Un Nobel utile



Comment a-t-il réagi à l’annonce du Nobel ? « D’abord, c’était une grande joie d’apprendre que nous étions nominés, parmi 178 autres. Lorsque la nouvelle du prix est tombée, j’ai compris que le Nobel revenait à Al Gore seul. J’étais content, bien sûr, mais j’avais quand même un peu d’amertume. Quelques minutes plus tard, j’apprenais par l’AFP que le Giec partageait le Nobel. C’était un soulagement et ça m’a fait très plaisir, je ne le cache pas. Et surtout, j’y ai vu un prix utile, qui va accélérer la prise de conscience de la nécessité de lutter contre le réchauffement

Cette lutte, c’est l’affaire de tous, des scientifiques, des dirigeants et des citoyens ».
(Voir le site du prix nobel de la paix).

Alain Le Bloas